Le son organique

Le concept du « Son organique » a été esquissé dans mon ouvrage intitulé « Le Moi intime du piano » (Editions Van de Velde). Ce qui suit n’en est que son
prolongement. Ce concept se décline en cinq attributs dont la synthèse nous ouvre la voie à un nouveau champ d’exploration musicale.

Timbre du piano

Il convient d’unifier les trois timbres du piano dont la tessiture de grande étendue
définit de facto trois mondes sonores différents qui ont tendance au mieux à se
juxtaposer, au pire à s’opposer. Selon sa localisation sur le clavier (tessiture), le son du piano évoque tantôt l’orgue, tantôt un instrument à cordes frottées, tantôt la cloche.
L’unification conceptuelle de ces trois timbres est la résultante d’une compréhension intérieure de trois sentiments esthétiques différenciés qu’évoquent la résonance de l’orgue, la chaleur du violon ou du violoncelle, la pureté de la cloche (cristalline chez « Steinway & Sons », transparente chez « C. Bechstein » – instruments récents)

Longueur

La longueur du son est le résultat acoustique complexe du rapport existant entre le son immédiat (évolution temporelle de courte durée qui démarre à l’émission du son produit par l’impact du marteau sur les cordes) et le son rémanent (évolution
temporelle de plus longue durée, résultat de la vibration jusqu’à son extinction du
corps sonore).

Projection dans l’espace

La projection spatio-temporelle du son se déguste comme un tableau animé, une sorte de feux d’artifice permanents où la richesse et la variété des combinaisons de ce voyage sonore dans l’espace nous extirpent du temps en nous faisant vivre l’instant musical.
En développant un son de grande longueur couplé à une projection spatio-temporelle multiple de nature élastique, le piano moderne apparaît soudainement sous un jour nouveau, c’est-à-dire sans se démarquer radicalement de ses ancêtres qui ont été le clavicorde, le clavecin ou le pianoforte, tout en étant assigné à une place harmonieuse au sein de l’orchestre, de chambre comme symphonique.

Dynamique

La capacité remarquable de nuancer l’intensité d’un son du piano moderne doit
toujours s’inscrire dans la courbe d’un jeu non percussif, guidé en cela par le souci constant d’un respect de l’intégrité physique du piano, selon le principe que la
communion à la musique est indissociable d’une communion à son instrument.
En effet, en pensant doux lorsqu’on joue fort, et inversement, on produit un son à fort pouvoir évocateur, mais qui ne sera jamais métallique, en un mot agressif.
Ainsi les inflexions musicales qui en découlent seront celles du continuum cantabile où la grâce et le coeur transporté du pianiste seront les vecteurs d’une musique à connotation spirituelle.

Couleur

La couleur est la propriété la plus remarquable du piano moderne, où le même son
peut à tout instant, librement, revêtir tous les dégradés de couleur qui vont du velours le plus doux (son rond) au diamant le plus chatoyant (son clair sans excès).
Un jeu musical hautement coloré révèle la quintessence d’un Art pianistique abouti, où la liberté musicale, débarassée de ses carcans rigides qui la contraignent, n’est plus un mot vain.

Synthèse et émergence du Son organique

La conjonction fluide de ces cinq propriétés définit par sa sève nourricière, telle la
feuille d’un arbre, le Son dit organique.
En élargissant quelque peu ce tableau champêtre, il est possible d’affirmer que la
combinaison inspirée de sons organiques multiples permet de recréer non seulement, conformément à une espèce d’arbre spécifique, une oeuvre musicale unique, mais aussi toute une forêt de Musiques. Il suffit pour cela de se laisser guider comme lors d’une promenade par quelques lumières particulières qui nous invitent à suivre le chemin suivant :

  • la polyphonie ou la conduite des voix, même dans le cadre du « Style Galant »
  • le « Bel Canto » italien initié par Maître Scaramuzza
  • le sur-legato, cette expression ultime du chant

Tout le répertoire pianistique à travers les âges se trouve alors vivifié par une vision musicale renouvelée, laquelle touche enfin à « l’Inexprimable », pour reprendre ce terme cher à Claude Debussy.

organic_sound

Petersfield, le 21 février 2012